VENEZUELA :

QUAND LA LOI DU PLUS FORT SUPPLANTE LE DROIT INTERNATIONAL

Le 3 janvier 2026 restera comme une date sombre dans l’histoire des relations internationales. Ce jour-là, les États-Unis ont franchi une ligne rouge en menant une opération militaire sur le sol vénézuélien, bombardant des installations à Caracas et capturant le président Nicolas Maduro et son épouse pour les transférer vers New York. Au-delà des questions légitimes sur la nature du régime Maduro, c’est le principe même de la souveraineté des États qui vient d’être piétiné avec une brutalité qui rappelle les heures les plus sombres du colonialisme.

Cette agression constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies et des principes fondamentaux du droit international. Peu importe que l’on conteste la légitimité de Nicolas Maduro suite aux élections disputées de 2024. Peu importe que son régime soit critiquable sur bien des aspects. L’enlèvement d’un chef d’État sur son propre territoire par une puissance étrangère est un acte d’une gravité extrême qui constitue une offense non seulement à l’encontre d’un individu, mais de tout un peuple. Les trente millions de Vénézuéliens viennent d’être traités comme des citoyens de seconde zone dont la souveraineté nationale peut être foulée aux pieds au gré des intérêts d’une superpuissance.

Condamner cette violation du droit international ne signifie pas pour autant défendre le régime de Nicolas Maduro. Soyons clairs sur ce point : le Venezuela traverse une crise humanitaire, économique et politique catastrophique. Près de 7,8 millions de Vénézuéliens, soit 20% de la population, ont fui leur pays depuis le milieu des années 2010, créant l’une des plus importantes crises migratoires du continent. Plus de 82% de la population vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté selon Amnesty International, et le coût du panier alimentaire de base dépasse des centaines de fois le salaire minimum. Ces chiffres témoignent d’une faillite politique et économique indéniable, d’un régime autoritaire qui a conduit son pays à la ruine. Mais reconnaître cette réalité ne peut en aucun cas justifier qu’une puissance étrangère s’arroge le droit de bombarder un pays souverain et d’enlever son chef d’État pour le juger devant ses propres tribunaux.

L’argument du narcotrafic brandi par Washington pour justifier cette opération ne trompe personne. Certes, les accusations portées contre Maduro en matière de trafic de drogue méritent d’être examinées, mais devant une juridiction internationale légitime, pas devant les seuls tribunaux américains dans le cadre d’une opération militaire unilatérale. Cette préoccupation soudaine pour la lutte antidrogue masque mal les véritables motivations de cette intervention. Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde avec 303 milliards de barils de brut, soit environ un cinquième des réserves mondiales. Donald Trump n’a d’ailleurs fait aucun mystère de ses intentions en annonçant que les États-Unis allaient prendre le contrôle de ces ressources et recruter des entreprises américaines pour investir dans l’industrie pétrolière vénézuélienne. Cette déclaration sans fard révèle la nature profondément extractiviste et néocoloniale de l’opération.

Cette agression s’inscrit dans une évolution géopolitique inquiétante qui redessine l’ordre mondial autour de trois blocs impérialistes en compétition féroce. D’un côté, les États-Unis qui affirment sans complexe leur volonté de domination dans leur zone d’influence traditionnelle, réactivant la doctrine Monroe dans sa version la plus brutale. De l’autre, la Chine et la Russie qui étendent leur influence par d’autres moyens, qu’il s’agisse de la diplomatie économique ou de l’intervention militaire. Entre ces trois géants, l’Europe apparaît cruellement fragilisée, incapable par sa gouvernance éclatée et sa pluralité politique de jouer le rôle d’arbitre qu’elle pourrait revendiquer. La réaction embarrassée de la France, oscillant entre gêne et soutien implicite à l’opération américaine, illustre cette impuissance européenne.

Cette nouvelle configuration internationale fait émerger une catégorie de nations que l’on pourrait qualifier de nations proies. Ce sont des États qui possèdent des ressources convoitées mais qui ne disposent pas de la puissance militaire ou des alliances nécessaires pour les protéger. Le Venezuela rejoint ainsi l’Afghanistan, l’Irak, la Libye dans cette liste funeste de pays dont les richesses naturelles ont fait le malheur.

L’urgence à agir pour la Réunion

Cette résurgence d’une logique de pillage qui rappelle l’époque coloniale devrait nous alarmer tous, et particulièrement nous, territoires ultramarins français.

Car l’affaire vénézuélienne nous concerne directement à La Réunion. 

Certes nous ne disposons de réserve de gaz de pétrole, de ressources propres enviables. Mais notre  île se trouve à un carrefour stratégique de l’océan Indien, dans une région d’Afrique australe et indo-océanienne déjà fortement convoitée par la Chine. Nous possédons une zone économique exclusive considérable, des ressources halieutiques importantes, et occupons une position géopolitique qui pourrait demain susciter des appétits. 

Malgré cela, nous demeurons entravés par de multiples dépendances qui nous fragilisent face aux tensions internationales. Certaines de ces dépendances sont structurelles, liées à notre insularité et à notre éloignement. D’autres sont de nature coloniale, héritées d’une organisation économique qui nous maintient dans un statut de marché captif pour les produits métropolitains et nous empêche de développer pleinement nos capacités productives.

L’évolution géopolitique que nous observons au Venezuela fait peser un risque majeur sur La Réunion. Dans un monde où la loi du plus fort supplante progressivement l’état de droit international, où les ressources deviennent des objets de convoitise militaire, notre vulnérabilité devient criante. Notre dépendance alimentaire, énergétique, industrielle nous expose à des chocs économiques et sociaux graves en cas de perturbations des flux commerciaux internationaux. La crise du COVID-19 nous a déjà donné un avant-goût de ce qui nous attend si les tensions s’exacerbent.

Face à ce constat alarmant, l’urgence d’une véritable stratégie de transformation et d’émancipation devient évidente. Il ne s’agit pas de renoncer à notre ancrage dans la République française et dans l’Europe, bien au contraire. Il s’agit de construire les conditions de notre résilience pour que, demain, nous puissions résister aux tensions internationales sans subir de conséquences économiques et sociales dévastatrices. Il s’agit aussi de faire de La Réunion, non pas un point faible mais un fer de lance de la France et de l’Europe dans une région stratégique.

Cette émancipation passe par le développement rapide d’une économie de guerre fondée sur une industrialisation locale qui réduise notre dépendance aux importations, par une autonomie énergétique fondée sur nos ressources renouvelables exceptionnelles, par le développement d’une agriculture vivrière robuste, par la construction de filières de formation et de recherche qui nous permettent de maîtriser les technologies d’avenir. Elle passe aussi par une réforme profonde de la solidarité nationale afin que celle-ci soit contributive de valeurs non délocalisables. Elle passe enfin par la transformation de  notre gouvernance territoriale pour nous donner les leviers de décision nécessaires à notre développement.

L’agression américaine contre le Venezuela nous rappelle brutalement que dans le monde qui s’annonce, les faibles seront broyés. La situation vénézuélienne démontre tragiquement qu’un pays peut être détruit de l’intérieur par une mauvaise gouvernance, puis achevé de l’extérieur par des puissances prédatrices. 

Pour être clair :

  • La violation du territoire vénézuélien et l’acte d’arrestation de Nicolas Maduro par le gouvernement américain est inacceptable tant au regard du droit international, que des principes démocratiques que nous défendons
  • Comme est inacceptable l’attitude de certains responsables politiques, dont les cadre de La France insoumise, qui instrumentalisent cette tragédie pour faire la promotion d’un régime qui, depuis plus d’une décennie, a conduit le Venezuela dans une crise profonde et durable. 

Mesdames et Messieurs élus réunionnais,

Il n’est plus temps de lever vainement  le poing contre les postures  de prédateur, vulgaires et abjectes du Président des États Unis. 

Il n’est pas temps de vitupérer inutilement contre ce que la force nous impose. 

Il n’est plus temps d’attendre de  la France et de  l’Europe qu’elles soient en mesure de défendre nos intérêts quand celles-ci sont dépassées par leurs propres difficultés.

Il est temps, pour La Réunion de sortir de sa torpeur et de construire les conditions de sa force, non pas contre la France et l’Europe, mais avec elles, pour ne pas devenir demain, une des victimes collatérales de rapports de force qui nous dépassent, voire un de ces territoires proies dont la souveraineté et les ressources seront à la merci des rapports de force internationaux.

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